Par Stéphane Adam, Président de La Fédé
Dans son ouvrage de référence Non-lieux introduction à une anthropologie de la surmodernité (Le seuil, 1992), l’ethnologue et anthropologue Marc Augé définit la fin du XXème siècle comme une ère de « surmodernité » se caractérisant par la surabondance de faits, la surabondance spatiale et l’individualisation des références. Selon lui, cette époque trouve pleinement son expression dans le développement de non-lieux. Un lieu peut être considéré comme un «espace» s’il peut être défini en termes relationnels, historiques et en lien avec l’identité, c’est-à-dire s’il a un sens pour un individu ou un groupe. Tous les autres sont des « non-lieux ».
Les non-lieux sont des espaces d’anonymat qui accueillent chaque jour des individus plus nombreux. Ce sont aussi bien les installations nécessaires à la circulation accélérée des personnes et des biens (voies rapides, ronds-points, échangeurs, gares, aéroports, etc.) que les moyens de transport eux-mêmes. Mais également les grandes chaînes hôtelières aux chambres interchangeables, les supermarchés, les zones commerciales ou encore, les camps de transit où sont parqués les réfugiés. Le non-lieu est donc tout le contraire d’une demeure, d’une résidence, d’un lieu au sens commun du terme.
L’avènement du numérique et sa colonisation de notre quotidien (inimaginable en 1992), n’a fait qu exacerber ce phénomène de surmodernisation en boostant la surabondance de nouveaux espaces (virtuels donc par définition des non-lieux), la surabondance de faits (vrais et fallacieux) et l’individualisation des références. En parallèle, depuis les années 90, les non-lieux « réels » n’ont fait que proliférer notamment dans les secteurs ruraux tels que le nôtre. Sur la période, le pays de Redon a vu éclore un peu partout sur son territoire, les zones commerciales avec leurs grands hangars normalisés d’enseignes franchisées, les parkings, les axes routiers, et bien-sûr les ronds-points, incarnation ultime du non-lieu.
Ce sont justement les ronds-points des zones commerciales ou des échangeurs routiers qui ont été principalement et durablement occupés lors du mouvement des gilets jaunes. En investissant ces non-lieux, on peut dire «en les habitant», ils ont mis en évidence notre besoin capital de nouveaux espaces : espaces d’expression, de revendications, d’engagements, de rencontres, de débats, de formations, de socialisations, comme autant de lieux structurants pour une démocratie régénérée. Certes le mouvement est retombé, mais le besoin n’en est pas moins resté. Aussi nous faut-il résister de toutes nos forces à une société du non-lieu qui à terme risque de donner lieu à une non-société. Pour cela, il faut nous atteler d’urgence à la création et à la dynamisation de nouveaux lieux. « Moins de non-lieux, plus de tiers-lieux ! » en résumé.
En cette période électorale qui s’ouvre c’est un enjeu qui, on doit l’espérer, taraude celles et ceux qui candidatent pour présider aux investissements structurants de demain.